montgolfière

Le Jour où c’était comme au cinéma.

mbomiLorsque j’arrive devant la maison, je ne la reconnais d’abord pas. Dans mon souvenir, elle semblait bien plus grande et bien plus isolée. Alors on m’emmène en faire le tour et on m’explique que la route qui borde dorénavant la propriété ne date que d’il y a quelques années à peine. De là où je me tiens, sous les palmiers centenaires, on pourrait d’ailleurs presque l’oublier. Puis on me fait asseoir dans l’herbe, en face de l’édifice. Les montagnes Ngongo au loin semblent comme enrober sa position si fragile et, vu d’ici, le panorama me remémore maintenant le film un peu plus fidèlement… Je l’imagine alors plus volontiers : Karen, exilée au Kenya il y a maintenant 100 ans, se tient sur sa terrasse, admirant ce spectacle si particulier. Je la vois sentant les odeurs de fleurs et de café alentours, passant les mains sur les arbustes de sa plantation. J’entends presque les rires des enfants avoisinants qu’elle avait pris sous son aile avec bienveillance. Maintenant totalement imprégnée des lieux, je ressors de mes rêveries pour mieux pénétrer dans la fameuse « ferme africaine » si souvent fantasmée… Et je pose bientôt le pied dans la réalité d’ « Out of Africa ».

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Ses portraits sont puissants et les visages de l’époque semblent comme sortir de leurs cadres et reprendre vie devant moi.

L’intérieur de la bâtisse ne ressemble en rien à une ferme. Il est fait d’un bois sombre et sophistiqué. Je longe d’abord un couloir dont les murs sont couverts de photos-souvenirs de la ressortissante Danoise et de ses rencontres mondaines. L’auteure courageuse et respectée prend la pose mais son regard est comme absent, son sourire à moitié éteint. Comme si un peu de son âme était restée ici lorsqu’elle dû quitter le pays en 1931… En plus d’avoir écrit des ouvrages magnifiques, je découvre bientôt ses talents de peintre. Plusieurs de ses tableaux sont ici exposés et je suis en admiration devant ses traits de pinceaux précis et détaillés. Ses portraits sont puissants et les visages de l’époque semblent comme sortir de leurs cadres et reprendre vie devant moi. Leurs couleurs appartiennent décidément à l’Afrique, les tons sont chauds et rappellent les teintes du sol environnant. Quelle artiste inspirante et quelle femme décidément surprenante ! Elle devient encore un peu plus mon héroïne. La seule… Les pièces de sa maison sont baignées de soleil et j’imagine les tentures légères voler sous l’effet de la brise qui devait traverser la petite résidence, une fois ses grandes baies vitrées ouvertes. L’étude est en face de la salle à manger, et chacune est richement décorée.

karen

Quel dépaysement pour notre danoise venant du froid.

Les bourgeois scandinaves avaient dû faire venir leurs objets précieux en bateau depuis Copenhague jusque Mombasa. Mombasa, la bouillante. La ville du bord de mer où la température est toujours brûlante et où seul l’air de l’océan indien peut vous offrir un quelconque répis. Le point d’entrée du pays, « Mlango wa Kenya » (« Porte du Kenya » en swahili), où la vieille ville cohabite avec un port démesuré. Une cité dense où se côtoient toutes les couleurs et toutes les nationalités. Sur la côte, des plages d’un sable blanc insensé viennent lécher les eaux turquoises renommées. Quel dépaysement pour notre danoise venant du froid. De là, les aventuriers s’étaient engagés dans le train pour un trajet de plusieurs jours à travers les énormes plantations de sisal d’abord, puis à travers la savane interminable. J’ai moi-même effectué une partie du parcours il y a quelques jours… A bord du Lunatic Express fondé en 1896, le temps est toujours suspendu. Les wagons bringuebalants traversent les villages les plus pauvres du pays mais croisent aussi les animaux les plus majestueux du monde. Je devine l’inconfort du voyage pour la citadine qu’elle était. Mais je ne peux m’empêcher de partager cet amour qu’elle avait dû ressentir envers tant de beauté.

Karen Blixen était tout comme moi, sous l’emprise d’un continent fascinant auquel elle se sentait appartenir.

Jamais je n’ai retrouvé retranscrit aussi fidèlement dans les mots d’une autre, l’écho des sentiments que j’ai pu moi-même éprouver. Sa manière de distiller son amour pour l’Afrique dans chacune de ses œuvres témoigne si justement de son attachement. Une bienveillance authentique dans des descriptions intègres, Karen Blixen était tout comme moi, sous l’emprise d’un continent fascinant auquel elle se sentait appartenir. A Nairobi, je pénètre bientôt dans la chambre décorée avec goût où elle passait ses nuits. Le blanc immaculé du mobilier semble comme refléter la pureté de son âme. L’endroit très douillet devait la réconforter de ses dures journées de labeur… En enfilade sa salle de bains témoigne du seul vrai luxe de la maison : une baignoire sommaire qu’elle partageait avec son mari, qui dormait juste de l’autre côté du mur mitoyen. Une photo confuse de lui décore la pièce et je le trouve tout aussi repoussant que Denys (qui est décidément loin d’être le portrait physique de Robert Redford!). Quelques peaux de bêtes mal à propos, derniers trophées de chasse ornant encore la maison de-ci de-là, représentent la seule touche masculine qui semble encore encombrer les lieux.

D’apparence si fragile, ses pierres contemplent pourtant l’horizon depuis 1912.

La visite se poursuit à l’extérieur où je découvre la cuisine où Karen passait tant de temps avec Kamante. Elle est construite un peu à l’écart pour éviter les incendies. Derrière elle, le terrain de la propriété s’étend à perte de vue vers le Rift au-delà des bougainvilliers et je peux même y apercevoir quelques cactus incongrus. La pelouse bien entretenue est par endroit d’un vert arrogant et contraste avec les tons brûlés environnants. « Mbogani », nommée d’après le lieu, est typique des maisons de plantations coloniales de l’époque. D’apparence si fragile, ses pierres contemplent pourtant l’horizon depuis 1912. Je ne verrai pas « Mgabathi », la première résidence des Blixen, que j’ai longtemps cherchée en vain… Malgré tout, je ne peux m’empêcher de réaliser que je marche ici sur les traces d’une aventurière qui aura survécu à un déracinement familial avant de tomber éperdument amoureuse d’un continent qui l’a tant inspirée. Une femme éternelle, à la vie passionnante et tellement romanesque. Un être à la force et à la détermination extra-ordinaires, à une époque où les femmes étaient encore si peu considérées. Je suis définitivement envoûtée… Comme elle, à Nairobi, « Je suis bien là, où je me dois d’être. »

chambrefacade

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INFOS PRATIQUES

La maison de Karen Blixen est située dans le quartier éponyme de Nairobi. Le musée ouvre  ses portes tous les jours de 9h30 à 17h30 et les guides sont des étudiants passionnés qui sauront rendre votre visite plus qu’intéressante. Pensez donc à rajouter un petit pourboire au prix du ticket d’entrée fixé autour de 10€ (soit 1200 shillings kenyans).

Dans le même coin n’hésitez pas non plus à visiter les fameuses girafes qui vous mangeront dans la main (https://giraffecenter.org) ou bien encore l’orphelinat d’éléphants voisin (https://www.sheldrickwildlifetrust.org).

Le train historique Lunatic Express a apparemment définitivement cessé d’opérer en avril 2017, et il est maintenant remplacé par une ligne moderne et beaucoup plus rapide: le Madaraka Express

OU DORMIR

Sans hésitation, je vous recommande le Wildebeest Eco Camp, situé à quelques encablures du musée. Un vrai camp safari monté dans un environnement verdoyant, et destiné à toutes les bourses (du dortoir à l’énorme tente privée). Les repas sur place sont excellents, et avec un peu de chance, vous pourrez profiter de vélos gratuits pour vous promener dans les environs. 

Si vous êtes en quête d’un endroit inoubliable et un peu plus éloigné du périphérique, choisissez le Manoir des Girafes https://www.thesafaricollection.com/properties/giraffe-manor/. Je vous laisse tout simplement cliquer car cela se passe de commentaires et vaut bien ce prix exorbitant!kenya map