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Le jour où j’ai fait le saut de la mort.

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Je quitte enfin la capitale, Lusaka, après quelques dix jours passés là-bas. Mes premières impressions de voyage me ravissent, et – rétrospectivement – j’ai conscience de traverser la période euphorique de ce Tour du Monde. Plus tard en Asie, je connaîtrai une grosse fatigue voire une grosse déprime, et vers la fin et l’Amérique du Sud, ce sera plutôt la nostalgie qui guidera mes pas vers l’inéluctable date du retour. Pour le moment, je profite – toujours incrédule – de chaque instant et quitte mon cocon, le Cha Cha Cha Backpackers, direction Livingstone. Là-bas m’attendent les chutes Victoria, celles qui me font rêver depuis que je suis toute petite. J’ai toujours imaginé le continent comme dépeint dans « l’African Queen » de John Huston, luxuriant et évidemment sauvage. J’étais cependant loin d’anticiper cette verdure insolente, complètement inattendue. La saison des pluies permet aux arbres géants qui m’entourent de s’épanouir de manière colossale et renforce le contraste avec la latérite si caractéristique de l’endroit. J’en viens même à apprécier l’odeur de fraiche humidité sur la terre après ces grosses averses qui me trempent jusqu’aux os, malgré mes deux épaisseurs d’imperméable! Ce soir, je passe ma première nuit du périple dans ma tente, à l’abri des ronflements de dortoirs. Demain, je finirai de parcourir les quelques centaines de mètres qui me séparent de mon but zambien ultime.

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Je les entends, avant de les voir. Le bruit est sourd et couvre toute l’atmosphère, des kilomètres à la ronde.

Au petit matin l’excitation est à son comble et me voilà rapidement dans la navette vers le parc national Victoria. Je les entends, avant de les voir. Le bruit est sourd et couvre toute l’atmosphère, des kilomètres à la ronde. Telle une vague rugissante. Je dévale les quelques escaliers qui me mènent au premier de point de vue et en ai le souffle coupé. Les Makalolo appelle l’endroit « la fumée qui gronde »* pour une raison: je ne vois quasiment rien! Mais mon regard s’habitue et s’adapte, et je finis par percer le mystère de la brume dégagée par l’abime. Epoustouflantes, les chutes sont tellement larges que je ne peux en voir la fin vers la frontière zimbabwéenne. Le Zambèze se déploie sur plus de deux mille mètres à ce niveau! Avec mon pote irlandais du jour, nous décidons de suivre le petit sentier de visite, nous nous photographions dans tous les sens et nous en prenons surtout plein les mirettes entre arcs-en-ciel, fous furieux qui sautent à l’élastique et babouins pacifiques perchés au-dessus de nos têtes. Et à force de déambuler partout pour ne rien en manquer, nous finissons évidemment par arriver là où on n’aurait pas dû. En remontant le majestueux fleuve en amont, nous tombons face à face avec quelques zambiens locaux qui nous proposent rapidement une petite traversée “facile » pour rejoindre une piscine naturelle. Dès le début ce n’est que tentation : d’après notre conversation approximative en anglais et les quelques gestes échangés, j’en déduis que l’expérience se situe sur l’autre rive du bras de fleuve sur lequel nous nous trouvons. A peu près 30 ou 40 mètres à traverser, même pas toute seule, je pense que c’est dans mes cordes… Le seul problème, c’est que je ne vais pas pouvoir immortaliser ce moment: impossible pour moi de franchir l’obstacle mon réflex à la main.

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L’eau monte jusqu’à mi-cuisse et nous pousse en arrière, je n’ose penser à la chute.

Et c’est parti, agrippée bras-dessus bras-dessous à mes acolytes, face au Zambèze et dos aux chutes… C’est flippant. Le courant est monstre. Il y a aussi un barrage un peu plus haut mais personne ne sait quand exactement il est ouvert! Trop tard, je suis déjà à la moitié du chemin. L’eau monte jusqu’à mi-cuisse et nous pousse en arrière, je n’ose penser à la chute. Ils nous ont fait enlever nos chaussures et nous évoluons sur une sorte de micro-mur en ciment immergé, sur lequel nous devons marcher en version pas-chassés. C’est dur, ça fait mal, c’est intense et ça fait vraiment peur. Bien sûr, je râle, je veux rebrousser chemin, je sens que j’ai fait une grosse connerie mais l’adrénaline me porte jusqu’au bout. C’est fait, nous sommes de l’autre côté! Malheureusement ma joie est courte car nos guides nous apprennent dans la foulée que nous ne venons à peine de parcourir qu’un tiers du parcours. J’enrage. C’est donc maintenant parti pour quelques 300 mètres de traversée paniquante sur des rochers acérés et glissants, toujours sans chaussures (décidément l’idée m’échappe)… Je suis plus qu’à la peine, la faute à ma condition physique déplorable! Je suis lente et je finis par me décourager. Mais pas de souci, Jeremiah – le guide – me pousse de force dans l’eau et ne me demande plus que de flotter. A partir de maintenant, il me traîne ainsi toute la route, tirant mon poids mort depuis les grosses caillasses. Forcément c’est beaucoup plus facile de la sorte et il connaît vraiment le fleuve comme sa poche. Après une bonne heure de traversée, nous atteignons enfin le sommet des chutes. Je suis à leur verticale et la peur du vide devant ces quelque centaines de mètres de hauteur est saisissante. Je me tiens un peu à l’écart, pas trop rassurée et surtout épuisée, vraiment.

A la crête de la chute, un simple renfoncement dans l’alignement des rochers laisse place à un plongeoir naturel…

Il nous reste 50 mètres jusqu’à la piscine et je dois me remettre à marcher… Personnellement, j’ai déjà eu mon lot d’émotions fortes et je refuse d’avancer plus avant. Je pique littéralement ma crise sur mon morceau de roc mais comme tout le monde s’en fout, je suis obligée de suivre. Et nous y voilà enfin à cette piscine de l’ange. A la crête de la chute, un simple renfoncement dans l’alignement des rochers laisse place à un plongeoir naturel qui vous envoie si vous le souhaitez quelques dix mètres plus bas, dans une cuvette, à pic du reste de la cascade. Forcément, faut pas se louper! Et là, je me sens moyennement capable de tenter le coup. Mes camarades, eux, s’en donnent à cœur joie pendant un bon quart d’heure. Et puis j’en ai marre d’attendre, et comme prise par une envie irrépressible je me présente à mon tour sur le bout de caillou-tremplin, demande où je dois sauter pour ne pas risquer trop gros, et me lance enfin sans plus réfléchir. Je ne comprends pas encore pourquoi j’ai décidé de sauter à ce moment précis. J’ai peur, je crie mais je suis en vie au retour à la surface. Elle est bonne, mais je ne m’éternise pas. Je m’agrippe là où il faut pour escalader les rochers salvateurs et me retrouve bientôt en sécurité au sommet. Il n’y aura qu’un saut, ça me suffit! J’ai encore la tremblote sur le chemin du retour et me laisse à nouveau trainer dans l’eau par mon guide. L’aller-retour nous aura pris plus de deux heures et demi. Physiquement, ce fut dur. Mais que l’on se sent vivant après une telle expérience!

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Je chéris souvent ce moment inoubliable…

Presqu’autant que quand on se fait lécher nonchalamment la main par une lionne en manque d’affection… Car à quelques encablures des chutes, il existe un Programme de conservation réputé: ALERT* créé après la chute vertigineuse de la population des félidés africains de 80% en 30 ans. Son objectif est de remettre en liberté des lions élevés en captivité, dans des réserves semi-sauvages (en général des surfaces de plus de 200 hectares protégées, où se mêlent les lions et d’autres espèces de la brousse). Les petits qu’ils auront alors grandiront en dehors de toute interaction humaine et repeupleront la savane africaine une fois assez âgés. C’est là-bas que je rencontre les soeurs Temi et Tswana. La première est la plus dominatrice, curieuse, espiègle, tandis que la seconde observe souvent sa sœur, moins assurée. Je les accompagne régulièrement explorer le monde qui les entoure, où elles découvrent l’eau, le vent, l’escalade et le gibier pendant les quelques jours que je passe sur leur site en tant que bénévole. Il faut croire qu’elles se font à ma présence et Temi m’adoube rapidement d’une léchouille convenue comme pour m’accepter dans leur sororité. Emotion. Je chéris souvent ce moment inoubliable, cette langue immense et râpeuse sur le dos de ma main, cette sensation que je ne revivrai très probablement jamais… Je repense aussi à mes nuits au milieu de la brousse, encerclée par des hippopotames rôdant dangereusement autour de mes pénates. Si près que j’ai peur de bouger et de me faire charger, si près que je me retiens presque de respirer pour ne pas me faire repérer. L’Afrique est ainsi, plus grande que nature. Généreuse aussi, surtout lorsque les douaniers zambiens me laissent re-franchir la frontière sans visa depuis le Zimbabwé, alors que j’avais voulu voir les chutes « depuis l’autre côté ». Autant d’aventures, intenses certes, peut-être trop spontanées mais qui poussent malgré tout à se calmer sans tout risquer. Autant d’enseignements précoces importants de ce périple, qui m’ont appris rapidement à mieux voyager. Ou en tous cas, à prendre moins de risques inconsidérés!

* Découvertes en 1855 par un explorateur écossais, David Livingstone, les Chutes Victoria sont désignées sous le nom de Mosi-oa-Tunya, («la fumée qui gronde») par la population locale.

* ALERT = African Lion & Environmental Research Trust – pour devenir bénévole ou faire un don, rendez-vous sur la page de l’organisation lionalert.org (page en anglais). Vous pouvez même suivre les aventures de Temi et Tswana à la télévision avec la série documentaire Lion Country d’Itv: https://www.imdb.com/title/tt4168790/

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INFOS PRATIQUES

On dénombre pléthore d’activités autour des Chutes Victoria: des survols en montgolfière au rafting, en passant par le saut à l’élastique et les croisières sur le fleuve. De nombreuses propositions de bénévolat auprès de la population et de la faune et flore locales sont également disponibles.

OU DORMIR

Il existe de nombreuses auberges de jeunesse de qualité à Livingstone, choisissez Jollyboys ou Victoria Falls Backpackers et comptez 20 à 40 euro par nuit pour un lit en dortoir ou une chambre privée. Vous paierez évidemment moins cher si vous campez, et les navettes vers les chutes sont gratuites.

Vous trouverez également beaucoup d’hôtels en ville ou proche du fleuve Zambèze à tous les prix, l’offre est très complète sur cette destination avec des hébergements propres et ayant fait leurs preuves depuis de nombreuses années.

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